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Les herbiers marins, des prairies pas comme les autres

À l'image des récifs coralliens ou des mangroves, les herbiers marins rendent de nombreux services indispensables aux écosystèmes marins et aux sociétés humaines. Plongée au cœur de ces vastes prairies sous-marines, encore largement méconnues.



Des poissons sur un herbier


Des plantes pas comme les autres


Représentés par des espèces emblématiques comme la posidonie de Méditerranée (Posidonia oceanica) et les zostères (Zostera spp.), les herbiers marins sont des écosystèmes formés par des plantes à fleurs marines qui se développent dans les eaux côtières peu profondes, où la lumière disponible permet la photosynthèse. Présents dans plus de 150 pays, ils couvriraient près de 300 000 km² à travers le monde.


En tant que plantes à fleurs, les herbiers marins se distinguent des algues par la présence de racines, de tiges et de feuilles, et par leur production de fleurs et de graines, comme les végétaux terrestres. Cette particularité leur permet notamment de s'ancrer durablement dans les fonds marins et de stabiliser les sédiments.


Parmi les espèces les plus connues figure la posidonie de Méditerranée, une plante marine endémique de cette région qui forme de vastes prairies sous-marines essentielles au fonctionnement des écosystèmes côtiers. Grâce à sa croissance clonale très lente, certaines colonies de posidonies comptent parmi les organismes vivants les plus anciens, avec des âges estimés de plusieurs milliers d’années, voire de plusieurs dizaines de milliers d’années pour certaines colonies.



Des réservoirs de biodiversité


Grâce à leur structure dense et complexe, les herbiers marins constituent des habitats essentiels pour une grande diversité d’espèces. Tortues marines, lamantins, crustacés (crabes, crevettes...), céphalopodes (comme les calamars) et de nombreux poissons, dont certaines espèces d’hippocampes, y trouvent des ressources indispensables à leur survie.


Ces prairies sous-marines jouent notamment un rôle majeur de nurserie : elles offrent aux juvéniles des zones protégées où ils peuvent se développer à l’abri des prédateurs. Elles fournissent également des ressources alimentaires abondantes pour de nombreux organismes, des poissons aux mollusques bivalves (comme les palourdes), ainsi que pour certains oiseaux côtiers et migrateurs qui exploitent les invertébrés associés à ces écosystèmes lors de leurs haltes migratoires ou de leur hivernage.


Les herbiers participent ainsi au maintien des populations marines et au bon équilibre des chaînes alimentaires. Selon le PNUE (Programme des Nations Unies pour l’Environnement), ils fournissent un habitat essentiel à de nombreuses espèces, dont certaines présentent un intérêt économique important pour les sociétés humaines, notamment les espèces de poissons exploitées par la pêche. Et pour cause, plus de 20 % des principales pêcheries mondiales dépendent des herbiers marins.


Hippocampe dans un herbier marin


Des alliés face au changement climatique


Au-delà de favoriser la biodiversité, les herbiers marins contribuent à limiter certains effet du changement climatique.


Comme toutes les plantes, ils réalisent la photosynthèse. Pour se développer, ils captent du dioxyde de carbone (CO₂) présent dans l'eau. Tandis qu'une partie du carbone est convertie en énergie pour produire leur biomasse (feuilles, tiges, racines), une grande quantité est également stockée dans les sédiments marins plus en profondeur, où elle peut rester piégée pendant des siècles, voire des millénaires. Ce carbone stocké par les écosystèmes côtiers tels que les herbiers, les mangroves ou les marais salants est appelé carbone bleu.


Figurant parmi les écosystèmes côtiers les plus efficaces pour séquestrer le carbone sur le long terme, les herbiers limitent d'autant la quantité de CO₂ présente dans l'atmosphère et contribuent à atténuer le changement climatique. A l'inverse, lorsqu'un herbier est détruit, une partie du carbone qu'il stockait est progressivement relâchée dans l'environnement. Préserver les herbiers permet donc non seulement de continuer à stocker du carbone, mais aussi d'éviter que le carbone accumulé dans leurs sédiments ne se retrouve dans l'atmosphère.


Par ailleurs, la structure des herbiers protège mécaniquement les zones côtières. En effet, leurs longues feuilles ralentissent les courants et absorbent une partie de l'énergie des vagues avant qu'elles n'atteignent le rivage. Les vagues perdent ainsi de leur puissance, ce qui limite l'érosion des plages et des côtes.


En parallèle, leurs racines forment un réseau dense qui maintient les sédiments au fond de l’eau, ce qui contribue en même temps à maintenir une eau plus claire, favorisant ainsi leur propre croissance et par conséquent, celle de nombreuses autres espèces qui en dépendent. Cette capacité à protéger les côtes est particulièrement importante dans un contexte d'élévation du niveau de la mer et d'augmentation des événements météorologiques extrêmes liés au changement climatique. En offrant un habitat stable à de nombreuses espèces et en améliorant la qualité des eaux côtières, les herbiers renforcent la résilience des écosystèmes, c'est-à-dire leur capacité à résister aux perturbations puis à retrouver progressivement leur fonctionnement après un événement extrême.


Un écosystème riche en espèces est généralement plus résistant aux changements de son environnement, et plus résilient. Si certaines espèces disparaissent temporairement à la suite d'une tempête, d'une canicule marine ou d'un épisode de pollution, d'autres, partageant la même niche écologique, continuent de contribuer au bon fonctionnement de l'écosystème. En fournissant des ressources alimentaires, des refuges et des sites de reproduction à de nombreuses espèces, les herbiers marins contribuent au maintien de la biodiversité et au bon fonctionnement des écosystèmes côtiers. Ils renforcent ainsi la résilience de ces écosystèmes, c'est-à-dire leur capacité à résister aux perturbations et à retrouver leur équilibre. Cette résilience est aujourd'hui reconnue par le GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) comme un enjeu majeur de l'adaptation au changement climatique.


Poissons sur herbier marin


Des écosystèmes pourtant fragiles


Malgré leur importance, les herbiers marins régressent dans de nombreuses régions du monde avec la perte de l'équivalent d'un terrain de football toutes les 30 minutes. Selon le Programme des Nations unies pour l'environnement, près de 30 % des herbiers marins auraient disparu depuis la fin du XIXᵉ siècle, et leur déclin se poursuit dans de nombreuses zones côtières.


L'urbanisation du littoral et les aménagements côtiers modifient les habitats naturels. Les pollutions d'origine agricole ou urbaine favorisent le développement d'algues qui réduisent la quantité de lumière atteignant les herbiers, pourtant indispensable à leur photosynthèse. Les mouillages des bateaux constituent également une menace importante, notamment en Méditerranée. En raclant le fond marin, les ancres et leurs chaînes peuvent arracher les feuilles mais aussi les rhizomes, c'est-à-dire les tiges souterraines qui permettent aux herbiers de se développer. Or, la croissance de certaines espèces, comme la posidonie, est particulièrement lente : quelques centimètres par an seulement. Les dégâts peuvent donc mettre plusieurs décennies à être réparés, voire devenir irréversibles dans certaines zones.

Enfin, le réchauffement des océans et la multiplication des événements climatiques extrêmes fragilisent ces écosystèmes en modifiant leurs conditions de vie et en augmentant leur vulnérabilité à d'autres pressions. Le GIEC souligne que ces différentes menaces risquent de s'intensifier au cours des prochaines décennies si le changement climatique se poursuit.



Les préserver, un enjeu pour demain


Face à ces menaces, diverses actions sont aujourd'hui mises en œuvre pour préserver ces écosystèmes : création d'aires marines protégées, installation de mouillages écologiques afin de limiter l'arrachage des herbiers par les ancres, restauration des zones dégradées, mise en place de crédits carbone ou encore amélioration de la qualité des eaux via une meilleure gestion des effluents. La sensibilisation du grand public joue également un rôle essentiel.


La création d'aires marines protégées permet de limiter certaines activités susceptibles de les dégrader. Dans plusieurs régions, des mouillages écologiques sont également installés afin d'éviter que les ancres ne labourent les fonds marins. Contrairement aux mouillages traditionnels, ces dispositifs maintiennent les bateaux sans que les chaînes ne frottent sur les herbiers, limitant ainsi leur destruction.


En France métropolitaine, le Parc national des Calanques, au large de Marseille, met en œuvre plusieurs mesures pour protéger les herbiers de posidonie (Posidonia oceanica), une espèce endémique de la Méditerranée. La réglementation du mouillage a notamment été renforcée afin de limiter les dommages causés par les ancres. Des zones de mouillage organisées, des bouées d'amarrage et l'interdiction du mouillage sur certains herbiers permettent ainsi de réduire les dégradations des fonds marins.


Lorsque les herbiers sont déjà dégradés, des programmes de restauration écologique peuvent être mis en œuvre. Ils reposent notamment sur la transplantation de faisceaux de posidonie ou sur la restauration des conditions favorables à leur recolonisation naturelle. Ces interventions restent toutefois longues, coûteuses et présentent des taux de réussite variables. La priorité demeure donc la préservation des herbiers existants, bien plus efficace que leur restauration (voir le guide de l'UICN sur la restauration des herbiers marins).


À plus grande échelle, la réduction des émissions de gaz à effet de serre et l'amélioration de la qualité des eaux côtières constituent également des leviers essentiels pour limiter leur régression. Enfin, chacun peut contribuer à leur préservation. Respecter les zones de mouillage réglementées, éviter d'ancrer son bateau sur les herbiers lors de sorties en mer, limiter les rejets polluants ou encore soutenir les actions de sensibilisation sont autant de gestes qui participent à leur protection.


Selon le Programme des Nations Unies pour l'Environnement, la protection et la restauration des herbiers marins comptent parmi les solutions fondées sur la nature les plus efficaces pour lutter contre le changement climatique, préserver la biodiversité, protéger les littoraux et renforcer la résilience des communautés côtières.


Souvent invisibles sous la surface, les herbiers marins illustrent parfaitement le fait que les écosystèmes les plus discrets sont parfois ceux dont nous dépendons le plus. En protégeant ces prairies sous-marines, nous préservons à la fois une biodiversité exceptionnelle, des littoraux plus résistants et une partie des solutions naturelles face au changement climatique.


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