Chasse, pêche et plomb
- Etats Sauvages

- 28 mai
- 4 min de lecture
Interdit dans certains milieux, reconnu toxique sans seuil d’innocuité, mais toujours massivement utilisé : le plomb issu des munitions de chasse et des lests de pêche est omniprésent dans les écosystèmes européens. Entre réglementation partielle et alternatives imparfaites, quelles évolutions espérer dans ces pratiques de loisir et les politiques environnementales ?
Le plomb, une pollution diffuse, massive et durable
Son usage à grande échelle dans les activités de chasse et de pêche questionne régulièrement. Et pour cause, le plomb est l’un des contaminants les mieux documentés. Classé toxique sans seuil d’innocuité, il est associé chez l’humain à des atteintes neurologiques, cardiovasculaires et rénales, y compris à de très faibles niveaux d’exposition. Les autorités sanitaires recommandent ainsi de limiter sa consommation de gibier, en particulier pour les populations les plus vulnérables.
Malgré cette toxicité qui ne fait guère débat, le plomb reste à ce jour autorisé dans la majorité des pratiques de chasse, ainsi que dans de nombreux usages liés à la pêche. En Europe, l’Agence européenne des produits chimiques estime ainsi que près de 44 000 tonnes de plomb issues des munitions de chasse et des lests de pêche sont déversés dans la nature chaque année. Ce chiffre inclut les cartouches tirées et les plombs de pêche - utilisés comme lests pour stabiliser les lignes ou les filets - perdus ou abandonnés.

En effet, 250 millions de cartouches sont tirées chaque année en France, chacune contenant plusieurs centaines de billes. La majorité de ces fragments, ne touchant pas sa cible, se disperse dans les sols des forêts, des champs ou des zones humides. Ces dépôts sont alors considérés irréversibles et permanents, ce qui n’empêche pas leur lente dégradation : dans tous ces écosystèmes, le plomb se retrouve donc absorbé par les micro-organismes et les plantes, avant de remonter petit à petit les chaînes alimentaires.
Quant aux animaux blessés ou les viscères laissés sur place, ils deviennent également des sources d’intoxication directe. En première ligne : les rapaces et charognards, qui consomment ces restes, en même temps que les fragments de plomb qui y subsistent. Une étude menée dans 13 pays européens sur plus de 3 000 oiseaux a ainsi mis en évidence une exposition généralisée au plomb, étroitement liée à l’intensité des activités de chasse. Cette contamination a des effets mesurables sur les populations, avec une diminution estimée entre 12 et 14 % pour certaines espèces de grands rapaces comme les pygargues à queue blanche, les aigles royaux et les vautours fauves.
Oiseaux d’eau et tentatives de réglementations
Les oiseaux d’eau sont eux aussi particulièrement exposés, mais par un autre mécanisme. Ils ingèrent directement les plombs présents dans les sédiments en les confondant avec les petits cailloux nécessaires à leur digestion (grit). Selon l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA), jusqu’à un million d’oiseaux d’eau meurent ainsi chaque année en Europe à la suite de cette ingestion.

Face à ces alarmants constats, des réglementations ont été mises en place. En France, l’usage du plomb est interdit dans les zones humides depuis 2005. Une interdiction qui, face à l’ampleur des dégâts, s’est étendue à l’ensemble de l’Union européenne en 2023. D'autres projets sont débattus pour proposer des alternatives moins polluantes.
Toutefois, cette réglementation révèle aujourd’hui de grandes insuffisances. Dans les zones humides, les plombs accumulés pendant des décennies restent présents dans les sédiments : une « pollution héritée » qui continue d'affecter les oiseaux, même en l’absence de nouveaux apports. Une étude récente menée en Camargue montre que, 10 ans après l’interdiction, la contamination persiste à des niveaux élevés : en 2025, environ un oiseau d’eau sur huit présentait encore des plombs dans son gésier, avec des taux atteignant un sur quatre chez certaines espèces comme le canard Colvert. Ces résultats démontrent une absence d’amélioration, malgré la réglementation. À cela s’ajoute le non-respect partiel de cette dernière, ainsi que son périmètre limité : le plomb reste autorisé dans les zones terrestres environnantes, alors même que les oiseaux circulent en permanence entre ces espaces.
Des alternatives… qui déplacent le problème ?
Face à cette situation, la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO) plaide pour une interdiction totale du plomb dans les munitions et les lests de pêche à l’échelle européenne, conformément à la proposition formulée en 2021 par l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA). Une pétition portée par BirdLife International, qui appelle l’Union européenne à suivre cette recommandation, a recueilli plus de 61 000 signatures.

Les initiateurs y signalent l’existence d’alternatives efficaces, économiquement accessibles et déjà utilisées dans certains contextes : d’une part, des munitions à base d’acier, de cuivre, de tungstène ou de bismuth ; d’autre part, des lests de pêche en pierre, en acier ou en matériaux composites.
Toutefois, force est de constater que leur diffusion est limitée. Cela s’explique certainement en partie par des facteurs sociaux et culturels : dans les pratiques de chasse et de pêche, souvent anciennes et fortement ancrées, les habitudes comptent. Des arguments liés au coût, à la performance des munitions ou à la compatibilité avec certains équipements sont régulièrement avancés comme freinant la transition.
Dans ce contexte, la réglementation apparaît fragmentaire et parfois incohérente : interdictions localisées, contrôles limités, coexistence de pratiques anciennes et de solutions nouvelles...
En outre, la promotion de munitions alternatives soulève d’autres questions. Parmi elles : la transition d’un métal lourd à d’autres représente-t-elle une véritable solution ? Remplacer le plomb ne supprime pas la pollution métallique, certains substituts (comme le cuivre ou l’antimoine) pouvant eux aussi s’accumuler dans l’environnement. Moins toxiques, ils n’en sont pas pour autant neutres, et leurs effets à long terme ne sont encore que partiellement étudiés.

Persistant dans les sols, les eaux et les organismes vivants, et circulant durablement dans les chaînes alimentaires, le plomb engendre une pollution cumulative particulièrement difficile à résorber. Plus de vingt ans après les premières mesures d’interdiction, son omniprésence rappelle que certaines contaminations continuent d’échapper durablement aux politiques publiques. La question du plomb dans la chasse et la pêche dépasse ainsi largement le simple cadre technique : elle interroge certainement notre capacité à concilier loisirs, santé publique et préservation des écosystèmes.
Dans cette situation, la réduction des risques ne repose pas uniquement sur la substitution des matériaux : elle implique également une pratique plus limitée, plus raisonnée et plus strictement encadrée des loisirs qui génèrent des contaminations durables.





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