La mine verte, égérie de la transition énergétique
- Etats Sauvages

- 16 mars
- 6 min de lecture
Alors que la transition énergétique fait exploser la demande en métaux, la France mise sur la relance de l’industrie minière sur son sol. Entre enjeux économiques majeurs et impacts environnementaux, la mine dite « responsable » constitue-t-elle un compromis crédible entre souveraineté nationale sur les métaux critiques et protection de l’environnement ?

Certains y voient un passage obligé de la transition énergétique, favorisant une baisse de la dépendance de l’Europe vis-à-vis des principaux pays exportateurs de minerais stratégiques, comme le lithium et le cobalt. Pour d’autres, elle est l’incarnation d’une nouvelle catastrophe environnementale au profit d’une consommation débridée.
En 2022, l’annonce de l’un des principaux projets européens d’extraction de lithium a remis au centre du débat la question de l’ouverture de nouvelles exploitations minières en France. Porté par le groupe Imerys, le projet prévoit un démarrage de la production à l’horizon 2030 sur le site d’Échassières, dans l’Allier.
Ce projet s’inscrit dans un contexte plus large de montée en puissance des minerais dits « stratégiques ». Leur développement soulève plusieurs enjeux, notamment économiques, industriels et géopolitiques, ainsi que des interrogations sur les impacts environnementaux liés à leur extraction. La notion de « mine verte », mise en avant par certains acteurs industriels et responsables politiques, fait également l’objet de débats. Enfin, la perspective d’une électrification accrue de l’Europe, et en particulier de la France, pose la question de la mobilisation prioritaire des ressources minières présentes sur les territoires nationaux.
La transition énergétique, une ruée vers les métaux critiques
A l’ère de la transition énergétique, le minerai est roi. Lithium, nickel, cuivre, terres rares et autres sont autant de métaux précieux qui attisent la gourmandise des premières puissances mondiales, pays occidentaux et Chine en tête ; des pans entiers de l’économie mondiale en dépendent.

La décarbonation de l’énergie s’impose dans un même temps comme un objectif politique central : la combustion des énergies fossiles est responsable de 80 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES).
Alors que la demande en énergie ne cesse d’augmenter, l’électrification progressive de tous les secteurs semble ainsi une alternative nécessaire pour réduire drastiquement les émissions de GES. L'électrification est peu carbonée lorsqu'elle est issue de sources d’énergies renouvelables (éolien, hydraulique, solaire…) ou nucléaire. Ainsi, sans toutefois suffire à atteindre les objectifs des accords de Paris, elle permettrait de subvenir aux besoins énergétiques croissants tout en limitant l’impact climatique.
Cette transition vers une énergie « verte » a son revers : pour couvrir les besoins de chaque secteur, elle exige une diversité de minerais, et en quantité.
Prenons pour exemple l’automobile. Responsable d’une importante part des émissions de GES françaises (15%) – juste derrière l’agriculture (21%) et l’industrie (17%), elle est présentée comme un des défis majeurs de la transition énergétique. En France, la production de 2 millions de voitures électriques est prévue d’ici 2030, avec pour projet l'interdiction des voitures thermiques. Or, la fabrication d’une batterie nécessite plusieurs dizaines de métaux critiques, principalement du cobalt, lithium, nickel, manganèse et graphite. Ces matériaux, appelés métaux critiques, sont définis par le gouvernement comme des matières premières « pour lesquelles un risque pèse sur la chaîne d’approvisionnement, soit parce que celle-ci est concentrée dans un très petit nombre de pays, soit parce que la stabilité politique des pays fournisseurs est limitée ».
Outre le secteur de l’automobile, l’explosion du numérique et l’implantation de data centers
nécessitent une quantité croissante de minerais pour la fabrication de composants électroniques. Sans un changement radical des modes de consommation, il faudrait, au cours des 30 prochaines années, extraire autant de métaux que ce qui a été produit jusqu’à présent : une quantité vertigineuse quand on connaît les désastres socio-environnementaux posés par l’extraction minière. Les conséquences de nos modes de consommation nous sont parfois inconnues : les médias, responsables politiques et industriels évoquent rarement les effets de l’activité minières, qui se déroule le plus souvent hors de nos frontières.
Échassières, ou la résurgence d’un lourd héritage minier
La pandémie du Covid-19 a mis en lumière, pour la France et ses acteurs économiques, la dépendance à l’égard des fournisseurs de métaux critiques et le risque constant de rupture dans la chaîne d’approvisionnement. Le projet de production de lithium prévu pour 2030 à Echassières, dans l’Allier, a été présenté par Imerys, le géant français de la production et de la transformation de minéraux, comme un début de réponse aux besoins du pays en lithium, le nouvel « or blanc ».
Si, pour minimiser son impact, le projet innove dans ses procédés d’extraction et de production, les conséquences néfastes dues à l’exploitation de mines fermées depuis des décennies sont importantes. La zone pour laquelle Imerys tient son permis d’exploration est fortement polluée à l’arsenic et au plomb, comme l’a révélé une étude menée par Geoderis en 2018. Les concentrations mesurées dépassent largement les seuils de risque définis par la Haute Autorité de santé, mettant en danger la santé des populations et des écosystèmes exposés. Cette pollution provient d’une ancienne mine de tungstène, fermée en 1962 après des décennies d'exploitation, laissée depuis en l'état, sans décontamination. La rivière de la Sioule, dans laquelle Imerys prévoit de pomper au minimum 1.2 millions de m3 d’eau pour le fonctionnement de ses installations, est également contaminé à l’arsenic. Une pollution qui affecte les captages d’eau, étendant la contamination aux zones naturelles traversées par le cours d’eau, ainsi qu’aux jardins, potagers et élevages de bovins qui s’y abreuvent.
L’ouverture d’une nouvelle mine de cette ampleur, sur un site déjà contaminé, suscite ainsi de vives inquiétudes parmi les collectifs militants et les habitants de la région.
Le site d’Echassières n’est qu’un exemple de l’étendue de la pollution causée par l’industrie minière pendant des siècles d’extractivisme. Les chercheurs estiment que près de 3500 sites autrefois occupés par des mines sont concernés sur le territoire français. Dans l'Aude, l’ancienne plus grande mine d’or d’Europe laisse aujourd'hui place à une montagne artificielle de déchets miniers : près de 10 millions de tonnes de débris toxiques, composés notamment de cyanure, d'arsenic et de cadmium y ont remplacé la vallée d’antan. Une partie de ces déchets est dispersée dans la nature, balayée par le vent et les eaux. Les territoires ultramarins ne font pas exception : d’importants projets miniers y ont encore aujourd'hui cours, notamment en Nouvelle-Calédonie (nickel) et en Guyane (or).

Partout, le même constat s’impose : des métaux lourds et d’autres substances toxiques sont présents à des niveaux largement supérieurs aux seuils réglementaires, sur des territoires habités par des populations qui n’ont pris conscience des risques que tardivement, voire pas du tout. Une dépollution des sites serait nécessaire, mais son coût - quelques milliards de dollars - dépasse largement les 40 millions d’euros qu'y consacre annuellement l’État.
La « mine verte », entre promesses et mirage
Le passé minier français a ainsi laissé derrière lui des cicatrices indélébiles dans le paysage, les écosystèmes et la santé humaine. Pourtant, les projets miniers sur le sol européen risquent de se multiplier dans les années à venir. Soucieux de leur image, les acteurs du secteur automobile, comme ceux de l’industrie minière, avancent le concept de mine « verte » ou « propre », laissant entendre que leur impact environnemental sera minimisé par l’innovation technologique.
Une promesse que des investigations remettent parfois en cause. La journaliste Célia Izoard s’est rendue au Maroc dans une mine produisant du cobalt dit « responsable ». Sur le terrain, le constat environnemental est sans appel : des eaux polluées et un paysage transformé par les amas de déchets toxiques. Si les enfants n’y sont pas exploités ni la mine associée à des conflits armés dans la région, les atteintes à l’environnement et les risques pour la santé des travailleurs demeurent bien réels.
Lorsqu'on constate dans quelles conditions ont lieu les extractions dans les pays fournisseurs, on pourrait être tenté d'accueillir positivement l'ouverture de mines sur nos sols, si mieux encadrées. Cependant, cette relance en Europe répond principalement à une dynamique de consommation croissante. Automobile, armement et numérique – intelligence artificielle en tête, exigent toujours davantage de métaux. A titre d’exemple, il faudrait quasiment multiplier par trois la production annuelle de nickel pour électrifier le parc automobile européen. En parallèle, la concentration des métaux s'affaiblit dans les gisements, augmentant mécaniquement les besoins énergétiques de l’extraction. Dans ce contexte, l’ouverture de mines en Europe a peu de chances d'alléger la dépendance aux pays exportateurs, ou d'y engendrer une amélioration des conditions de travail.
En France, à Echassières, Imerys avance que l’exploitation du lithium – associée à l'utilisation d'autres métaux – permettrait la production d’environ 700 000 batteries de véhicules électriques. Une question demeure : à quel prix environnemental parviendra-t-on à les produire ? Puis à fournir les 1 300 000 batteries restantes, afin de mettre en circulation le nombre de véhicules électriques envisagés ?

Plus largement, façonner la transition énergétique en s’appuyant sur l’un des secteurs industriels les plus polluants au monde à de quoi soulever de sérieuses interrogations. Face à cela, une priorité se dessine, celle d'intégrer largement dans la réflexion sur la relance minière la question des besoins réels et des alternatives durables.
Pour aller plus loin :
2014, Hervé Pujol - Tristes mines - Impacts environnementaux et sanitaires de l’industrie extractive.
2024, Celia Izoard - La Ruée minière au XXIè siècle - Enquête sur les métaux à l’ère de la transition.





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