Le nucléaire sauvera-t-il la planète ? Clés de compréhension.
- Etats Sauvages

- il y a 3 jours
- 9 min de lecture
Alors que la France doit diminuer son empreinte carbone pour atteindre l’objectif des deux degrés fixé en 2015 par l’Accord de Paris sur le climat, l’énergie nucléaire est souvent mise en avant par les experts de l’énergie et les politiques. Son image d’énergie propre et écologique est pourtant loin de faire l’unanimité...

Sujet clivant par excellence, le nucléaire n’en finit pas de diviser experts, politiques, citoyens et citoyennes en France, où il occupe une place de premier plan. Piloté sur notre territoire par la société Électricité de France (EDF), entièrement nationalisée en mai 2023, le parc nucléaire français fournit les deux tiers du mix électrique quand seulement 9 % de l’électricité mondiale est produite par l’atome. Alors que l’Allemagne a fermé ses dernières centrales en 2023 et que l’Espagne prévoit de lui emboîter le pas d’ici à 2035, la France semble emprunter une trajectoire inverse.
Dans son discours prononcé le 10 février 2022 sur le site industriel de Belfort, Emmanuel Macron présentait en effet le projet nucléaire le plus ambitieux en France depuis le plan des années 1970 et 1980, qui avait fait naître la majorité des 57 réacteurs actuels. Il annonçait alors la construction de six nouveaux réacteurs de type EPR d’ici à 2050 et la mise à l’étude de huit autres, dans le but de « faire en trente ans de la France le premier grand pays du monde à sortir de la dépendance aux combustibles fossiles, et [de] renforcer notre indépendance énergétique industrielle dans l’exemplarité climatique ».
Une énergie verte ?
Si le nucléaire est vu par le président Macron et par ses autres partisans comme une énergie verte, c’est d’abord du fait de sa très faible empreinte carbone. Selon l’ADEME, les émissions de dioxyde de carbone (CO₂) par Kilowattheure (KWh) liées à sa production d’électricité se portent à 6 grammes, soit un taux nettement plus faible que le gaz (418 g) et le charbon (1,06 kg), ce qui le place aussi devant l’éolien (15 g) et le solaire (43 g) auxquels il est souvent comparé, et à égalité avec l’énergie hydraulique.
Par les maigres quantités d’uranium qu’il requiert et par sa concentration en énergie, le nucléaire est aussi loué pour ses effets limités sur la biodiversité. Dans l’émission « À l'air libre » de Médiapart en décembre 2023, Jean-Marc Jancovici, ingénieur médiatique et spécialiste des questions d’énergie, affirme ainsi qu’« en ce qui concerne la biodiversité, le nucléaire est beaucoup mieux que les EnR [ndlr. énergies renouvelables] ». Il faudrait « dix à cinquante fois plus de métal pour exploiter une énergie diffuse comme le vent ou le soleil que pour exploiter une énergie très concentrée comme le nucléaire » selon le président du Shift project. Il ajoute encore qu’il « faut mille fois plus d’espace pour faire de l’électricité avec du solaire qu’avec du nucléaire », espace qui empiète sur les lieux de vie des espèces animales et végétales.

Par sa très faible empreinte carbone et sa concentration, le nucléaire présente donc des atouts indéniables pour le climat et la biodiversité, ce qui, à en croire ses promoteurs, en ferait une énergie verte, statut dont il jouit d’ailleurs à l’échelle européenne depuis son inclusion dans la taxonomie verte de la Commission européenne en 2022, aux côtés des énergies renouvelables.
Le risque d’une catastrophe nucléaire
En dépit de ces propriétés avantageuses, l’énergie atomique est parfois décriée, notamment du fait du danger que représenterait une catastrophe nucléaire. Pour de nombreux experts, ce risque est bien réel et ne doit pas être sous-estimé. « L’accident est possible », avertissait Pierre-Franck Chevet, ancien président de l’autorité de sûreté nucléaire (ASN), dans un discours à l’Assemblée nationale en 2012. En janvier 2022, son successeur Bernard Doroszcuk, président de l’ASN de 2018 à 2024, tenait des propos similaires, affirmant qu’« un accident nucléaire est toujours possible et [que] ceux qui prétendraient le contraire prennent une grande responsabilité ». Le Comité directeur pour la Gestion de la phase post-accidentelle d’un accident nucléaire ou d’une situation radiologique (CODIRPA) produit depuis 2007 des scénarios d’accident radiologique majeur pour tenter de limiter les conséquences d’une potentielle catastrophe nucléaire, dont l’exemple spectaculaire de Tchernobyl a montré la potentielle gravité. L’accident survenu le 26 avril 1986 à la frontière entre l’Ukraine et la Biélorussie a eu des répercussions extrêmement graves sur les populations.
Jean-Marc Jancovici relativise en se basant sur un rapport controversé de l’UNSCEAR (Comité scientifique des Nations unies pour l'étude des effets des rayonnements ionisants) : « Tchernobyl, c’est quelques dizaines de morts et de l’ordre de 6000 cas de cancer de la thyroïde. » D’autres sources parlent cependant de centaines de milliers, voire des millions de victimes. S’il est impossible d’établir un bilan précis du nombre de décès, entre 25 000 et 125 000 « liquidateurs », civils et militaires intervenus après la catastrophe seraient morts assez rapidement, au moins 200 000 seraient invalides, et entre 140 000 et 985 000 personnes pourraient être décédées des suites des contaminations radioactives. Neuf ans après la catastrophe, le Secrétaire Général de l’ONU Koffi Annan affirme que « neuf millions d'adultes et deux millions d'enfants souffrent des conséquences de Tchernobyl ». En 2005, l’OMS estime quant à elle que 5 millions de personnes pourraient encore souffrir de conséquences des pollutions radioactives.
Le portrait, presque idyllique, d’une faune et d’une flore foisonnantes ayant repris leurs droits à Tchernobyl est lui aussi à nuancer. S’il est vrai que des animaux sauvages – ours bruns, bisons, loups, lynx, chevaux de Przewalski – prolifèrent désormais dans la zone irradiée, ceci n’est pas dû à l’accident en lui-même mais à l’absence d’activité humaine. Surtout, de nombreuses espèces subissent de graves problèmes de santé du fait des taux élevés de radioactivité, comme l’explique Timothy Mousseau, écologue de l’université de Caroline du Sud, dans un article pour The Conversation en 2016 : « Dans les zones les plus touchées, près de 40 % des oiseaux mâles sont totalement stériles, ne possédant aucun sperme ou seulement des spermatozoïdes morts en période de reproduction. Des tumeurs, vraisemblablement cancéreuses, s’observent sur les oiseaux présents dans les zones les plus irradiées. On constate de même des anomalies dans le développement de certaines plantes et insectes. » La zone autour de la centrale restera contaminée pour des centaines d’années.

Plus récemment, la guerre en Ukraine a réactivé la peur d’une catastrophe nucléaire. Depuis le début du conflit, la centrale ukrainienne de Zaporijia, la plus grande d’Europe, a été plusieurs fois découplée du réseau électrique nécessaire à son refroidissement à la suite de bombardements et de sa prise de contrôle par les forces russes.
De l’argument de la « pilotabilité » aux défaillances récurrentes
Outre le risque de catastrophe, l’industrie nucléaire est vieillissante et souffre d’ores et déjà d’importants dysfonctionnements. C’est ce qu’explique Ange Pottin, auteur du livre Le nucléaire imaginé : le rêve du capitalisme sans la Terre. Dans cet ouvrage paru l’an dernier, le chercheur en Sciences et Technology Studies analyse le discours des promoteurs du nucléaire à l’heure où les énergies renouvelables ont le vent en poupe dans les scénarios de transition énergétique : « pour se tailler un rôle dans la " transition énergétique " à venir, le nucléaire dispose d’un argument de poids, celui de la " pilotabilité ". Là où les énergies comme l’éolien ou le photovoltaïque, dépendantes de conditions météorologiques, ne peuvent fournir de l’énergie en continu, le nucléaire, lui, dépendrait uniquement d’une réaction de fission entretenue par des dispositifs techniques. » Mais cette théorie de la pilotabilité se heurte en pratique à d’épineuses difficultés. Liée à la moyenne d’âge élevée du parc nucléaire français – 39,9 ans, contre 32,4 ans dans le monde – la question du démantèlement de nombreuses centrales se fait de plus en plus pressante. Alors qu’EDF prévoit d’en prolonger la durée de vie pour les faire durer 50 à 60 ans, une partie des centrales sont déjà sujettes à des défaillances récurrentes. En août 2022, 30 des 56 réacteurs français étaient à l’arrêt suite à la détection de corrosions sur le système de refroidissement de seize d’entre eux. Si cette phase d’incidents a été la pire rencontrée par l’industrie nucléaire française ces dernières années, les dysfonctionnements et mises à l’arrêt forcées de plusieurs réacteurs nucléaires n’en restent pas moins une réalité. En témoigne la fermeture de la plus grande centrale nucléaire de France, située à Gravelines, au bord de la mer du Nord, en raison d’une invasion de méduses en août dernier. Fin janvier 2026, ce sont 14 réacteurs nucléaires qui sont partiellement ou totalement à l’arrêt.
Les limites de l’argument de la pilotabilité convoqué par les pro-nucléaire tiennent aussi à l’imprévisibilité de la durée et des coûts de construction des centrales. Celle de Flamanville, mise en service en 2024 mais dont le lancement était initialement prévu pour 2012, en est l’exemple le plus saillant. Le réacteur, dont le coût a bondi de 3,3 milliards à 23,7 milliards d’euros au cours de sa construction, a redémarré mi-octobre après avoir connu 4 mois d’arrêt car une partie de ses infrastructures étaient jugées non complètement conformes. Depuis le passage de la tempête Goretti survenu début janvier 2026 il est à nouveau à l'arrêt, au moins jusqu’au 1er février. Quant aux six réacteurs EPR prévus pour 2050, la Cour des comptes estime déjà qu’ils coûteront 16 milliards d’euros de plus que le montant initial de 51,7 milliards d’euros.
Déchets radioactifs, un traitement complexe
Reste un dernier problème de taille, celui des déchets radioactifs. L’industrie nucléaire avance que les déchets dits à haute activité à vie longue ne forment que 0,2 % de l’ensemble des déchets produits et tiendraient dans une piscine olympique. Certains éléments qu’ils contiennent resteront cependant radioactifs pour des centaines de milliers d’années. Ces déchets doivent être enfouis dans le site en construction de Cigéo à Bure, sous une épaisse couche d'argile, dans des galeries situées à 500 mètres de profondeur. Les déchets à plus faible activité sont stockés dans les centres de Soulaines et à Morvilliers dans l’Aube. Ces deux sites vont probablement connaître un agrandissement substantiel, de 400 000 à 2 millions de mètres cubes, du fait du démantèlement partiel à venir du parc nucléaire actuel.
Ainsi, une partie de ces résidus radioactifs passe d’abord par l’usine de retraitement de la Hague dans le Cotentin, où ils sont ensuite refroidis dans des piscines pendant plusieurs années, avant d’être retraités. Les pro-nucléaire y vantent le « cycle du combustible fermé » du nucléaire, qui pourrait être recyclé presque intégralement, à hauteur de 96 %. En réalité, le traitement des déchets est pour l’heure très coûteux, improductif et pose à son tour des problèmes de pollution. « Le " cycle " a donné des résultats décevants et n’a de " fermé " que le nom » résume le chercheur Ange Pottin.
Par ailleurs, l’imposant dispositif d’infrastructures de la Hague n’empêche pas entièrement la présence susbtantielle de radioactivité. Des résidus retraités sont rejetés dans la Manche avec l’autorisation de l’autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR). Jade Lindgaard, journaliste spécialiste du nucléaire, affirme, dans un entretien pour Médiapart, que les riverains et riveraines de L’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l'Ouest (ACRO), qui mesurent la présence de radioactivité, y dénoncent « une radioactivité qui s’accumule dans les ruisseaux, dans les zones humides, et donc dans les écosystèmes » autour de l’usine.
Une source d’énergie insuffisante pour atteindre la neutralité carbone
Que l’on soit un vif opposant ou un fervent partisan du nucléaire, force est de constater qu’il ne pourra pas nous faire atteindre à lui seul la neutralité carbone. Et pour cause, contrairement aux énergies fossiles, l’énergie atomique ne permet que de produire de l’électricité. Comme le souligne l’historien de l’énergie Jean-Baptiste Fressoz, l’idée d’une transition des hydrocarbures – charbon, pétrole, gaz – aux énergies bas carbone, omniprésente dans le débat public, n’est applicable que pour la production d’électricité, laquelle est déjà presque entièrement affranchie des fossiles en France.
À l’échelle mondiale, 30 % des énergies fossiles sont exploitées pour la fonte du fer, la fabrication du ciment et du verre, les synthèses chimiques et la conservation des aliments, autant de secteurs de premier plan pour nos besoins quotidiens, difficiles, sinon impossibles à électrifier, et donc à décarboner. Pour Jean-Baptiste Fressoz, il est important de mettre en avant les thèmes de la sobriété et de la décroissance énergétique plutôt que de centrer uniquement le débat sur les comparaisons entre le nucléaire et les énergies renouvelables.
Si les débats sur le nucléaire sont parfaitement légitimes, la décarbonation de nos sociétés ne s’y limite pas. Celle-ci s’avère indissociable d’un changement systémique et profond de nos modes de vie et de pensée.
Pour aller plus loin :
FRESSOZ Jean-Baptiste, « Les plus pessimistes étaient beaucoup trop optimistes », Terrestres, 2024
KEMPF Hervé, Le nucléaire n’est pas bon pour le climat, Paris, Éditions du Seuil, 2022, 56 p.
POTTIN Ange, Le nucléaire imaginé : le rêve du capitalisme sans la Terre, Paris, la
Découverte, 2024, 150 p.
SAVCHENKO Vladimir, The Ecology of Tchernobyl Catastrophe, Paris, Unesco, 1995, 200 p.
SMIL Vaclav, 2050 : pourquoi un monde sans carbone est presque impossible, Paris, Arpa, 2025, 89 p.
Sur le nucléaire en France et dans le monde :





Commentaires